Thibaut Peyre
- François Plattard

- Aug 29, 2025
- 7 min read
Défenseur de 32 ans évoluant en D2 saoudienne, Thibaut Peyre n'a jamais disputé une minute en Ligue 1. Pourtant, il a construit une carrière solide entre la Belgique et l'Arabie Saoudite. Sans langue de bois, il revient sur son parcours, ses choix et cette lucidité rare sur ses propres limites.
De Martigues à Marseille : les débuts
Tu es originaire de Martigues et tu as rejoint l'OM à 11 ans. C'était quoi, pour un gamin du coin, d'intégrer l'Olympique de Marseille ?
Thibaut Peyre : C'était quelque chose d'incroyable, forcément. J'étais supporter de l'OM, mais sans être fanatique non plus - tu sais ce que c'est dans notre région. J'ai fait une détection qui s'est bien passée. J'avais un copain dans la même équipe à Martigues, nos papas nous emmenaient trois fois par semaine à l'autre bout de Marseille. Ils ont fait pas mal d'efforts de ce côté-là.
Tu enchaînes ensuite Cannes, Toulouse, Lille... Pourquoi autant de mouvements dans ta formation ?
C'est le parcours classique d'un jeune en centre de formation. Jusqu'à 14 ans, tu restes chez papa-maman. J'ai eu l'opportunité d'aller à Cannes après avoir fait la Coupe de France des jeunes avec l'équipe Méditerranée. Tous mes coéquipiers avaient déjà signé à Lyon, Saint-Étienne, Monaco... Moi, j'étais un des seuls à n'avoir signé nulle part. Cannes est venu me chercher. Ils n'avaient même pas le statut pro, juste un centre d'hébergement. Mais la vie est belle à Cannes ! (rires) J'y ai passé trois superbes années. Comme on ne pouvait signer que des contrats d'un an, les bons clubs savaient qu'il y avait de bons jeunes à récupérer - surtout les recalés de Monaco ou Saint-Étienne. Toulouse est venu me voir jouer et m'a proposé un contrat stagiaire pro à 17 ans. La question ne se posait pas.
L'échec Ligue 1 et le virage belge
Tu as été sur le banc plusieurs fois en Ligue 1 avec Toulouse et Lille, mais tu n'as jamais joué. C'était frustrant ?
J'ai vraiment commencé ma carrière professionnelle... en Belgique. À Lille, René Girard était l'entraîneur, ils sortaient du titre de champion de France. Le club surfait sur une vague avec beaucoup de moyens et des joueurs exceptionnels. C'était difficile pour un jeune de 19-20 ans de se faire une place. J'étais peut-être un peu court à l'époque pour la Ligue 1, surtout dans un top club comme Lille. Alors j'ai pris une autre porte, celle de la Belgique. Et ça s'est super bien passé pour moi.
Tu dis souvent aux jeunes : "Si tu ne joues pas, personne ne saura ta valeur." C'est ça qui t'a poussé vers Mouscron ?
Exactement. Il vaut mieux descendre d'un échelon que de forcer une porte qui restera peut-être toujours fermée. Lille avait racheté Mouscron pour en faire une passerelle entre la CFA et la Ligue 1. Ils m'ont proposé de prolonger d'un an au LOSC et d'être prêté là-bas. Ce n'était pas ce qui me faisait rêver, mais au final c'était un très bon step. J'ai pu jouer, me développer, affronter des hommes. La Belgique, c'est un championnat très engagé physiquement. Pas hyper technique comme l'Espagne, mais top pour un jeune défenseur rugueux comme moi.
Tu es resté neuf ans en Belgique. Qu'est-ce qui t'a retenu là-bas ?
Quand tu ne joues jamais, tu ne connais pas ta vraie valeur. Tu ne sais pas si tu peux enchaîner, être régulier. C'est pour ça que les clubs allemands viennent souvent chercher des joueurs en Belgique - ils cherchent la régularité, la maturité. Moi j'ai trouvé tout ça là-bas. Un superbe pays pour le "sub-top", très suivi même à l'international.

La renaissance à Malines
Ton meilleur souvenir, c'est avec Malines : champion de D2 et vainqueur de la Coupe de Belgique la même année...
C'était une renaissance pour moi. J'avais eu deux ruptures des ligaments croisés d'affilée à Mouscron. Je suis revenu, mais sans régularité. J'avais des offres de D1, mais rien de concret. J'ai choisi l'Union Saint-Gilloise en D2 - un super club racheté par Brighton. Puis Malines est venu me chercher. C'est un club historique avec des moyens, ils ont payé un transfert. On est montés champions et on a gagné la Coupe contre La Gantoise, qui avait des moyens 10 fois supérieurs. Cette année-là, on a aussi eu notre deuxième enfant. Franchement, peut-être le meilleur club dans lequel j'ai joué.
Il y a un proverbe dans le foot : "Le plus dur, ce n'est pas le premier contrat pro, c'est le deuxième." Tu confirmes ?
Totalement. Signer pro, c'est une chance. Mais signer un deuxième contrat, c'est confirmer. C'est ce que j'ai fait. Puis j'ai signé un troisième contrat. Ça fait de toi un joueur pro pour toute ta carrière... sauf imprévu. C'est un soulagement, mais aussi le début d'une nouvelle ambition.
L'aventure saoudienne
2023, tu signes en Arabie Saoudite. Une semaine après, Cristiano Ronaldo débarque...
(Rires) C'est moi qui ai lancé la mode ! Non, plus sérieusement, tout le monde me disait : "Mais qu'est-ce que tu vas faire là-bas ?" Et là, BOUM, Ronaldo arrive. Un nom qui change tout. J'ai saisi l'opportunité au bon moment. J'avais 30 ans, j'étais dans ma dernière année et demie à Malines. Le nouvel entraîneur, Steven Defour - mon ancien coéquipier - m'avait prévenu que j'étais troisième choix. L'agent Goran Kovacic m'a proposé ce deal. C'était à prendre ou à laisser.

Mais tu te blesses gravement dès ton arrivée...
Rupture du tendon d'Achille. Mon pire souvenir de carrière. Je venais de quitter un club stable pour un nouveau défi, plus financier. Et dès que j'arrive : boom. Mentalement, c'était très dur. Tu te demandes si t'as fait une erreur. Je me suis fait opérer à Aspetar, au Qatar. Le lendemain, Kingsley Coman se blesse de la même manière au Vélodrome. Ce qui est fou, c'est que lui a eu les meilleurs traitements du monde. Moi, j'ai eu moins... et je suis revenu avant. Comme quoi, chaque corps est différent.
Comment tu vis le fait d'être seul, loin de ta famille ?
Ma femme fait un travail incroyable avec nos deux filles. Ce n'est pas facile d'être seule avec elles. Mais on sait tous les deux qu'une carrière, c'est court. Il faut saisir les opportunités. Bien sûr qu'elles me manquent, mais pour l'instant c'est comme ça. Elles viennent pendant les vacances scolaires, moi je rentre dès que je peux. Dans l'idéal, j'aimerais qu'on soit tous ensemble dans un pays du Golfe.
La vie dans le Golfe
Le niveau de la D2 saoudienne, c'est équivalent à quoi ?
Plus bas qu'une D1 belge, clairement. Tactiquement, c'est très faible. Ils ont beaucoup d'énergie, ils courent partout, mais ce n'est pas structuré. Parfois je me dis : "Comment ils peuvent faire des erreurs comme ça ?" Mais ils n'ont tout simplement pas été formés de la même manière. En Europe, on fait des séances tactiques dès jeune. Ici, c'est plus freestyle.
Qu'est-ce qui t'a le plus surpris en Arabie Saoudite ?
Tout ! Le mode de vie, l'absence de rigueur au travail... Beaucoup de choses se font au dernier moment. Au début ça m'a dérangé, mais tu t'y fais. Je suis chez eux, c'est à moi de m'adapter. Ce qui m'a vraiment marqué positivement, c'est leur hospitalité. Je n'ai jamais vu ça. Je suis seul, mais je ne passe jamais une journée seul. Je suis tout le temps invité quelque part. C'est superbe de ce côté-là.
Tu as appris l'arabe ?
J'ai acheté un bouquin tout seul, style "Arabic for Dummies" (rires). Je lis l'arabe quasi parfaitement maintenant. À l'oral, je suis à 10-15%. Mais ça m'aide beaucoup, surtout dans les petites villes où les gens ne parlent pas anglais. Entre ça et mon diplôme UEFA en management du football, j'essaye d'être productif. Je ne veux pas perdre mon temps.
La lucidité face au miroir
Question qui fâche : qu'est-ce qui fait que tu n'as pas joué dans un top club européen ?
Je vais te dire la vérité : je pense ne pas avoir eu le potentiel pour aller plus haut. Et même mieux : je pense avoir exploité quasiment tout mon potentiel. Je suis très professionnel, je fais attention à tout. Demande aux joueurs qui ont joué avec moi : je pense qu'ils diraient tous que j'ai tout fait. Je n'ai aucun regret. Je ne me dis pas : "Ah si j'avais fait ci ou ça..." Non. Ce niveau-là était un peu trop haut pour moi. J'ai vu des joueurs meilleurs que moi qui n'ont pas fait carrière. Et parfois, je jouais devant eux parce que je compensais : esprit d'équipe, mentalité, régularité.
Tu as côtoyé des joueurs qui ont explosé après, comme Wissam Ben Yedder...
Wissam est arrivé à Toulouse par la petite porte, depuis Alfortville. Il jouait en CFA avec nous. Un jour, il explose. Il était fort, on le voyait, mais personne n'imaginait cette trajectoire-là. À l'inverse, j'en ai vu plein qui étaient plus forts que moi mais qui n'ont jamais percé. Je n'étais pas le meilleur, loin de là. Mais je m'accrochais, je charbonnais... Et au final, c'est moi qui ai fait la carrière.

Les conseils d'un vétéran
Un conseil pour les jeunes qui rêvent de devenir pro ?
J'en ai plusieurs. D'abord : jouer, jouer, jouer. Jusqu'à 26-27 ans, tu dois enchaîner les matchs, peu importe où. Ensuite, ne te limite pas à la France. Il n'y a pas que la Ligue 1. Tu peux très bien te développer en Belgique, en Suisse... Sois patient aussi. Ici en Arabie, on a parfois des retards de paiement. C'est stressant, mais au final tu es toujours payé. Et attention aux mauvais choix : ne saute pas sur un gros contrat si ça te coupe du jeu. Il vaut mieux progresser lentement mais sûrement. Moi, je n'ai jamais été arnaqué, je n'ai jamais joué pour 50€ dans un pays galère. J'ai fait une carrière stable, bien pensée.
Le club idéal pour terminer ta carrière ?
Je suis de Martigues, mais je n'ai pas forcément envie d'y finir. Je veux rester dans les pays du Golfe. Je joue tous les matchs ici, je suis en forme, je suis très pro. Les entraînements sont moins intenses, donc je rajoute de l'intensité moi-même. Je veux pouvoir concilier vie de famille, carrière et confort de vie. C'est une carrière modeste, mais stable. J'ai toujours pu bien vivre et avoir des projets, même sans millions.




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